Rwanda, Côte d’Ivoire, Togo...

Afrique : La France s’enlise

par Nouvel Observateur (France) , le 12 mai 2005, publié sur ufctogo.com

L’époque des magouilles, des réseaux d’influence et de la confusion entre coopération et affairisme est-elle vraiment révolue ? On peut en douter. Et le soutien inconditionnel apporté par Paris au clan au pouvoir au Togo risque d’aggraver encore le discrédit de la France en Afrique.

 

« Notre ami Eyadéma » était-il intouchable ?

En admettant la régularité des dernières élections présidentielles au Togo, la France s’inscrit dans la continuité caricaturale de sa politique africaine. On peut même parler d’une régression par rapport aux avancées du gouvernement Jospin. Si un pays aurait dû susciter l’espoir de voir Paris procéder à un aggiornamento de sa politique, c’était bien le Togo !

Jusqu’en 1990, la France appuie inconditionnellement la dictature fruste du général Eyadéma. Toutes tendances politiques confondues, les responsables français multiplient les gestes de soutien ostentatoire. Ils participent aux festivités indécentes qui célèbrent chaque année l’assassinat par Eyadéma du président Olympio, en 1963. Ils sont assidus aux parties de chasse organisées dans les réserves du général Eyadéma. Mais en 1990, le Togo, comme les autres pays d’Afrique francophone, est submergé par la vague de revendications démocratiques qui a pris son essor au Bénin à la fin de l’année 1989 avant de s’étendre à l’ensemble du pré carré : Côte d’Ivoire, Gabon, Cameroun et même Zaïre. Le général Eyadéma, comme les autres dirigeants de parti unique, lâche du lest en accordant le multipartisme.

Mais, dès l’été 1990, des mutineries de la garde républicaine, fomentées par l’entourage du président, déstabilisent le gouvernement de transition et d’ouverture. Au lieu de contrer immédiatement ce processus de restauration autoritaire, la France le légitime. Le trop fameux discours de La Baule de François Mitterrand, en juin lors du sommet franco-africain, avait déjà brillé par son ambiguïté. En novembre 1990, le président français rend un hommage appuyé au général Eyadéma en lui laissant, au Sommet de la Francophonie à Chaillot, une place d’honneur. Le message était clair et les chefs d’Etat du pré carré s’engouffrent dans la brèche, à l’instar de Biya au Cameroun, de Bongo au Gabon, de Mobutu au Zaïre : ils perpétuent leur pouvoir à travers un multipartisme en trompe-l’œil, destiné à ménager la pudibonderie démocratique des bailleurs de fonds.

Lors de la mort d’Eyadéma, Jacques Chirac ira jusqu’à souligner qu’il perd non seulement un ami de la France mais un ami personnel. Quand on sait à quel point l’homme a incarné la brutalité d’un pouvoir particulièrement violent - il a inspiré au romancier Ahmadou Kourouma son « En attendant le vote des bêtes sauvages » -, on ne peut que comprendre le ressentiment de la population togolaise à l’encontre de la France. Les propos de Chirac relevaient de la provocation pure et simple. C’est cette rancœur qui se manifeste aujourd’hui, au lendemain d’élections marquées par une fraude massive, alors que la France se tient toujours aux côtés des héritiers du dictateur.

Comment une France aveugle a multiplié les erreurs

Souvenons-nous du soutien que nous avons apporté à Mobutu jusqu’au dernier jour de son régime, alors même que la rébellion était à quelques jours de marche de Kinshasa ! L’attitude de la France au Togo n’est que la dernière manifestation en date d’une espèce d’hallucination collective, d’aveuglement politique.
La Côte d’Ivoire offre un autre exemple de cécité absolue qui a conduit à une impasse. Paris a une responsabilité directe dans l’envenimement de la crise ivoirienne depuis la mort de Houphouët-Boigny. Certes, la France n’avait pas à choisir entre le successeur légitime, Konan Bédié, et les autres prétendants. Mais pourquoi a-t-elle si longtemps admis les dérives de Bédié et de sa politique d’ivoirité ? Pourquoi a-t-elle exercé autant de pressions pour écarter de la course Alassane Ouattara et, avec lui, un gros tiers d’Ivoiriens qui, à tort ou à raison, s’identifient à ce leader par choix politique ou par leurs origines régionales ou religieuses ? Or ni en 1995, au moment des élections présidentielles respectives, ni même dans les semaines qui ont précédé le coup d’Etat de décembre 1999, alors que les pogroms anti-immigrés battaient leur plein dans l’Ouest, on n’a vu le gouvernement français - notamment Jacques Chirac, mais aussi bien Lionel Jospin - s’inquiéter de la dérive de la Côte d’Ivoire.

Ensuite, les choses sont devenues beaucoup plus compliquées, avec les errements du général Gueye pendant la transition, l’élection dans
des conditions catastrophiques de Gbagbo en octobre 2000, puis la compromission de ce dernier avec la xénophobie de sa base. La France a été comme tétanisée. Il y a eu aussi des erreurs tactiques, telles que le rappel de l’ambassadeur de France Renaud Vignal, sous la pression de Gbagbo et sous la menace de ses sbires. Et beaucoup de négligence : Paris a ainsi omis de déployer des gendarmes mobiles pour protéger les implantations françaises à Abidjan. Fallait-il, en 2003, laisser les rebelles prendre la capitale, ou a-t-on eu raison de déployer la force Licorne pour s’interposer ? Je n’ai pas de certitude. A ce moment-là, Paris n’avait plus le choix qu’entre des mauvaises solutions.

Cette crise traduit la résurgence d’un nationalisme ivoirien longtemps contenu par Houphouët. Gbagbo est représentatif de cette sensibilité, qui cherche à prendre ses distances vis-à-vis de l’ancien colonisateur. La France n’a rien voulu voir venir de ce qu’on pourrait désigner comme une seconde indépendance - ou, en étant cruel, la première vraie indépendance. Elle n’a pas su trouver les mots ni les compromis possibles. Le forcing diplomatique de Marcoussis, en 2004, a été très révélateur de cette incapacité de la France à comprendre la sensibilité nationaliste, qui monte non seulement en Côte d’Ivoire mais aussi au Togo et dans d’autres pays d’Afrique subsaharienne.

Fric et politique : tout n’est pas pourri mais...

On a parfois tendance à résumer la relation franco-africaine à des magouilles. Cet éclairage rejoint les représentations de nos alliés britanniques ou américains, qui s’imaginent volontiers la France en Afrique sous la lumière un peu glauque du film « Casablanca ». Il faut démêler la part du vrai et du faux. Il y a quand même, au ministère des Affaires étrangères et à l’Agence française de Développement, une grande tradition de
coopération à laquelle on doit rendre hommage. Celle aussi d’un certain nombre de hauts fonctionnaires qui se sont mis au service des Etats nouvellement indépendants. Et celle d’un militantisme associatif, avec une présence très forte des ONG, laïques ou confessionnelles. Vous avez également une tradition de coopération universitaire ou artistique, et même dans le domaine des affaires, qui est parfaitement honorable. Tout n’est pas pourri au royaume de la « coop ».

Mais il y a aussi, effectivement, des choses moins reluisantes. Le rôle des réseaux Foccart, par exemple, qui prétendaient agir pour le bien de la République - contre l’influence du communisme, pour le maintien de la présence française au sud du Sahara -, mais qui ont reposé sur une confusion des genres entre des affaires privées, voire criminelles, et le rôle politique des services secrets ou des réseaux d’influence. C’est cette confusion que vont incarner Elf comme un Charles Pasqua ou, sur un plus petit pied, un Jean-Christophe Mitterrand. L’Afrique subsaharienne a été l’une des grandes pompes à finance de la vie politique française. Tous les partis, du PC au FN, y ont bénéficié d’une sorte de « retour sur coopération », par le biais de sociétés d’étude ou sous la forme de dons directs et discrets. Mais naturellement les grands bénéficiaires de l’argent électoral d’origine africaine, depuis au moins 1970, ont été les partis gouvernementaux, à savoir la mouvance gaulliste, la mouvance giscardienne et la mouvance socialiste.

« Ni ingérence ni indifférence » : quelles leçons tirer de la « parenthèse Jospin » ?

Même si Jacques Chirac semble aujourd’hui vouloir l’effacer partiellement, il faut souligner le moment d’inflexion de la politique africaine de la France qu’a incarné Lionel Jospin à partir de 1997. Sitôt installé à Matignon, celui-ci refuse d’intervenir au Congo pour soutenir le président Lissouba qui, profitant de la passation des pouvoirs à Paris, a lancé une attaque armée contre la résidence de son prédécesseur, Sassou-Nguesso, et déclenché une guerre civile dans le pays. Ce refus représente un changement considérable de la politique militaire de la France au sud du Sahara. En 1999, lorsque le président ivoirien Konan Bédié - que la France a soutenu de façon outrancière de 1994 à 1999 en cautionnant sa politique de l’ivoirité et ses excès prébendiers - est renversé par un coup d’Etat, deux lignes s’affrontent au sommet de la République française. Celle de l’Elysée, en faveur d’une intervention militaire qui, il faut le reconnaître, aurait été à peu près « légale » puisque les accords secrets de défense signés entre la France et la Côte d’Ivoire au moment de l’indépendance la prévoyaient sans doute. Et celle de Matignon, qui s’y oppose avec une très grande fermeté, et obtient gain de cause.

Il y a aussi deux autres aspects de la politique africaine de Lionel Jospin qui doivent être rappelés. La réforme de la coopération d’abord, mise en chantier en janvier 1998, attendue depuis des lustres et qu’il ne faut pas sous-estimer, même si elle n’a pas eu le succès escompté. Et le profond changement intervenu dans la politique de coopération militaire. Le ministre de la Défense d’alors, Alain Richard, a renforcé le contrôle politique et parlementaire sur les ventes et les cessions d’armes, ce qui rendrait aujourd’hui beaucoup plus difficile le soutien militaire feutré que la France avait accordé au président rwandais Habyarimana de 1990 jusqu’au génocide de 1994. Ces deux réformes ne sont vraiment remises en cause ni par la classe politique, ni par l’administration française, ni même par l’armée. Cette dernière a été traumatisée par le génocide des Tutsis et ce qu’elle a compris de son implication, délibérée ou involontaire, dans les événements de 1990-94. C’est la raison pour laquelle l’opération Licorne, en Côte d’Ivoire, ne sera jamais comparable aux précédentes opérations en Afrique, notamment celles du Rwanda.

D’autres relations avec l’Afriquesont-elles possibles ?

Si elle veut enrayer le discrédit dont elle fait l’objet, la France doit être capable de développer un autre projet pour l’Afrique. Trois pistes s’ouvrent. La première, c’est le renouvellement de l’aide publique française au développement. Il y a déjà une remontée de l’effort financier, modeste. Mais de nombreuses questions se posent. Faut-il, par exemple, engager l’essentiel de notre aide sur les pays émergents, dont on pense qu’ils peuvent entraîner leur environnement régional ou au contraire privilégier l’accompagnement social des pays les moins avancés ? C’est tout le dilemme auquel est confrontée l’Agence française de Développement, maintenant qu’elle a reçu le premier rôle en matière de coopération, à la faveur d’un arbitrage intergouvernemental en 2004.

La deuxième piste serait celle de la sécurité. Les conflits civils se multiplient et les opérations d’interposition sont le plus souvent placées sous pavillon multilatéral. Simultanément, le dispositif de « renforcement des capacités africaines de maintien de la paix » (Recamp) a montré ses limites, voire ses dangers. Pourquoi ne pas réfléchir à un pacte de sécurité régionale dont seraient partie prenante non seulement la France mais aussi l’Union européenne et, pourquoi pas, les Etats-Unis et le Canada par le truchement de l’Otan ?

Troisièmement, il faut une vraie « doctrine française » en matière de démocratie. En 2005, Paris n’est toujours pas capable de tenir en Afrique subsaharienne le discours en faveur des droits de l’homme que, par exemple, Mitterrand a prononcé sous les ors du Kremlin en évoquant le cas de Sakharov. En Afrique, nos dirigeants font preuve d’une absence complète d’imagination et même de courage politique. C’est l’une des tâches prioritaires, y compris d’ailleurs pour les intellectuels africains et français, que d’exiger que la France prononce enfin des sons audibles sur la question démocratique au sud du Sahara.

Propos recueillis par Henri Guirchoun et Laurent Bijard

Ancien directeur du Ceri, Jean-François Bayart, 55 ans, chercheur au CNRS, président du Fonds d’Analyse des Sociétés politiques, a publié notamment « l’Etat en Afrique » (1989), « l’Illusion identitaire » (1996) et « le Gouvernement du monde. Une critique politique de la globalisation » (2004) chez Fayard.

Henri Guirchoun Laurent Bijard

Dix ans de « Françafrique »
1994, Rwanda . Génocide contre les Tutsis : 800000 victimes. La France, qui avait armé le régime hutu, lance l’opération Turquoise pour établir une zone humanitaire sûre.

1997, Zaïre. Laurent-Désiré Kabila renverse le dictateur Mobutu Sese Seko, longtemps soutenu par la France.

1997, Congo-Brazzaville . Le colonel Denis Sassou-Nguesso destitue le président Pascal Lissouba. Paris ne s’oppose pas au coup d’Etat.

1999, Côte d’Ivoire . Le général Robert Gueï écarte le président Henri Konan Bédié. A Matignon, Jospin prône la non-ingérence.

2004, Côte d’Ivoire . Raid de l’aviation ivoirienne contre les troupes françaises à Bouaké. Paris riposte. Près de 8000 ressortissants français sont rapatriés, suite aux violences antifrançaises.

2005, Togo. Paris reconnaît le nouveau président Faure Gnassingbé, fils du président décédé Eyadéma, malgré un scrutin entaché de fraudes.

 

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