Panafrique

5 septembre 1960 : Patrice Lumumba est révoqué

par L’autre Afrique, lecture proposée par Marc K. Satchivi , le 5 septembre 1997, publié sur ufctogo.com

Enflammé, peu diplomate, « soupçonné » de communisme, le jeune Premier ministre congolais gêne les Occidentaux. Quelques mois après les élections et sa nomination, il sera destitué, puis assassiné.

 

JPEG - 7.2 ko
Elias Okitasombo alias Patrice Lumumba

Léopoldville (actuelle Kinshasa), le 5 septembre 1960. Il fait un temps caniculaire de saison des pluies. La ville bout d’indignation depuis que l’indépendance, acquise le 30 juin, a tourné au cauchemar. Comment tout cela va-t-il finir. Nul ne le sait, même pas ceux qui tirent les ficelles. 20h 03 : la radio nationale diffuse son cours d’anglais habituel. 20h 15 : le programme s’arrête soudain. Une voix fluette résonne dans les transistors. « Le Premier bourgmestre (sic), qui avait été nommé par le roi des Belges selon les dispositions de la Loi fondamentale provisoire, a trahi la tâche qui lui a été confiée ». Joseph Kasa-Vubu, le chef de l’Etat, énumère une série de griefs contre Patrice Lumumba et en tire conséquence : « J’ai jugé nécessaire de révoquer immédiatement le gouvernement ». La crise congolaise vient d’atteindre le point de non-retour.

Engagé à la Poste, il suit des cours du soir

Elias Okitasombo est né en juillet 1925 à Onalua, dans le Sankuru, province du Kasai. A dix-sept ans, sans certificat d’études, il s’ennuie dans son village. En 1943, il prend la décision de partir en ville et il change de nom pour prendre celui de Patrice Lumumba. Après Kalima dans le Kivu où il travaille à la cantine d’une société minière, le voici à Stanleyville (Kisangani), en juillet 1944. Dans la capitale de la province orientale, le jeune homme, grand et efflanqué, veut devenir quelqu’un. Engagé à la Poste, il suit des cours du soir, lit beaucoup et obtient enfin son certificat d’études. De 1974 à 1948, il est à l’Ecole des Postes de Léopoldville.

En quelques années, le jeune commis devient, grâce à la vie associative, un notable de premier plan à Stanleyville. Président de l’Association du personnel indigène de la colonie, Lumumba visite la métropole en juin 1956. A son retour, début juillet, il est arrêté pour détournement de fonds. Condamné à deux ans de prison, il bénéficie d’une amnistie en juin 1957 et rejoint, juste après, Léopoldville. Grâce à ses relations, il est embauché à la brasserie Bracongo. Sa mission : faire augmenter les ventes de la bière Polar. Doué pour les relations publiques, dynamique, Lumumba impose la Polar à Léopoldville. Il fréquente tous les milieux, noue des amitiés. La vie politique commence au Congo belge en octobre 1958. Alors que la plupart des partis sont créés sur des bases tribales, Lumumba et quelques-uns ont du futur une vision nationale. Le 9 octobre 1958, ils fondent le Mouvement National Congolais (MNC). Habile, Lumumba s’autoproclame président du bureau provisoire du MNC, au grand dam de ses amis. Ainsi démarre une carrière exceptionnelle dont les premiers pas sont posés en décembre, à Accra, où Lumumba participe à la conférence panafricaine organisée par Kwame Nkrumah, l’homme fort du Ghana. Le président du MNC vient de trouver son modèle. Le 4 janvier 1959, l’interdiction d’un meeting de l’Abako, Alliance des Bakongos de Joseph Kasa-Vubu, provoque des émeutes à Léopoldville. La répression est impitoyable. Mais cet événement inattendu fait comprendre aux Belges qu’ils ont perdu la partie : l’indépendance est inévitable.

Lumumba implante son parti à travers le pays et fait de Stanleyville son fief politique. Partout où il passe, il défend l’unité nationale contre ceux qui prônent un fédéralisme à base tribale ou ethnique. Grand manipulateur d’hommes et de mots, il voit sa popularité dépasser celle, régionale, d’un Kasa-Vubu. Pourtant Lumumba est contesté au sein du MNC. Ses amis l’accusent d’autocratie et de gestion peu orthodoxe. Ils proposent une présidence collégiale. Lumumba n’est pas d’accord : le parti nationaliste éclate en deux ailes, l’une dirigée par Lumumba, l’autre par Albert Kalonji.

Interdit de meeting

En moins d’un an, Patrice Lumumba a réussi à s’imposer comme une figure emblématique du nationalisme congolais. Vers la fin du mos d’octobre 1959, le leader du MNC, interdit de meeting à Stanleyville, passe outre. Le 30, la population se retrouve face aux forces de l’ordre. Bilan : une vingtaine de morts. Lumumba est arrêté. Le 21 janvier 1960, il est condamné à six mois de prison pour incitation à la haine raciale. Transféré au Katanga le 22, Lumumba est libre le 25 et participe, à Bruxelles, à la table ronde politique du Congo. Après cette réunion, il se répand en remerciements envers la Belgique. Un tout de jongleur dont il a seul le secret. Mai 1960 : les premières élections législatives de l’histoire du Congo belge sont organisées. Le MNC les remporte, même si les Belges préfèrent Kasa-Vubu à Lumumba. Celui-ci arrive, malgré tout, à constituer une majorité parlementaire, grâce au cartel nationaliste et unitariste dont fait partie le Parti solidaire africain (PSA), d’Antoine Gizenga et Pierre Mulele. Le leader du MNC forme alors un gouvernement de large union nationale, et apporte son soutien à Kasa-Vubu, qui est élu président par les Chambres. Parmi les ennemis de Lumumba, il y a deux mécontents de taille : le Katangais Moïse Tshombe et le Sud-Kasaïen Albert Kalonji. Le 30 juin 1960, le Congo est indépendant. Lumumba prononce, devant le roi des Belges, un discours inattendu et virulent contre la colonisation. Baudouin et sa suite se sentent insultés et menacent de regagner la Belgique sur-le-champ si Lumumba ne fait pas amende honorable. Le soir, à la réception officielle, le Premier ministre congolais prononce un toast réparateur rédigé par... le Premier ministre belge ! Quatre jours après l’indépendance, les difficultés commencent. Mutineries de la force publique, départs massifs des Belges, occupation du Congo par l’armée belge... Le 11 juillet, Moïse Tshombe, poussé par les Belges, annonce la sécession du Katanga, qui sera suivie de celle du Sud-Kasai. Lumumba et Kasa-Vubu sillonnent le pays pour tenter de maîtriser la situation. Lumumba de mande de l’aise à tout le monde : Américains, ONU et Union soviétique, afin de bouter l’armée belge.

Un enjeu de la guerre froide

L’appel à l’URSS est perçu par l’Occident comme la preuve que Lumumba est communiste. La crise congolaise devient un enjeu de la guerre froide. Le Premier ministre congolais est pour sa part convaincu de l’existence d’un complot belge contre son pays et sa personne. Son discours s’enflamme, il s’impatiente, perd le sens de la mesure et de la diplomatie. Ses rapports avec Dag Hammarskjöld, le secrétaire général de l’ONU, sont exécrables. Pour les Occidentaux , Patrice Lumumba doit disparaître de la scène politique. Aussi, les services secrets belges et français, la CIA et l’ambassade des Etats-Unis à Léopoldville y travaillent activement. Vers la fin août, Lumumba lance, dans la précipitation, l’armée à la conquête du Katanga et du Sud-Kasai. Mais, dans la province diamantifère, l’équipée de l’armée nationale se transforme en massacre de civils. Le 5 septembre, Kasa-Vubu , poussé par les Occidentaux, annonce la révocation de Lumumba à la radio. Le même soir, le Premier ministre parle à trois reprises sur la même antenne que le président, et déclare que Joseph Kasa-Vubu n’est plus le chef de l’Etat. La confusion est totale. Le 14, le colonel Mobutu, chef d’Etat-major de l’armée et ami de Lumumba, prend le pouvoir afin de « neutraliser » les deux rivaux. Mais l’opération tourne à l’avantage de Kasa-Vubu. Dans la nuit du 27 novembre 1960, Lumumba quitte sa résidence pour rejoindre Stanleyville par l a route. Imprudent, il tient des meetings le long du trajet. Le 2 décembre, l’armée l’arrête au Kasai. Ramené à Léopoldville, il est ensuite enfermé dans un camp militaire de Thysville, au Bas-Congo.

Dissous dans de l’acide sulfurique

Les autorités politiques et militaires de Léopoldville cherchent un lieu « sûr » pour le prisonnier. Elles pensent à Bakwanga, chez Albert Kalonji ou à Elizabethville (Lubumbashi), chez Moïse Tshombe, les pires ennemis de Lumumba. Finalement, c’est chez Tshombe qu’on l’expédie le 17 janvier 1961. Ce jour-là, vers 23 heures, Lumumba et ses compagnons Okito et Mpolo sont fusillés par un détachement de la gendarmerie katangaise, en présence de militaires belges. Leurs corps seront dissous dans de l’acide sulfurique par deux Belges, les frères Soete, sur ordre de Moïse Tshombe. La mort de Lumumba pousse ses partisans à combattre le pouvoir de Léopoldville. Des rébellions soutenues par le bloc communiste, en particulier la Chine, seront organisées pars deux anciens ministres de Lumumba : Christophe Gbenye, dans l’Est, et Pierre Mulele, dans l’Ouest. En 1966, Joseph-Désiré Mobutu, nouveau maître du Congo, proclame Lumumba héros national.

Marc K. Satchivi
Belgique, le 5 septembre 2004
Source : L’autre Afrique du 3 au 9 septembre 1997

 

© Copyright L’autre Afrique, lecture proposée par Marc K. Satchivi

Articles suivants

Articles précédents

Dépêches

UFC Live !

  • Vous devez installer le module flash correspondant à votre navigateur pour voir ce contenu.

WEB Radios - TV

WEB Radios
Tous unis pour un Togo libre et démocratique
samedi
29 avril 2017
Lomé 31°C (à 11h)