Baobab gnassional

30 décembre 2002 : Lessivage de la Loi fondamentale et présidence à vie pour Eyadema

par Marc K. Satchivi , le 30 décembre 2003, publié sur ufctogo.com

Un an déjà qu’un trait a été tracé sur la Loi fondamentale togolaise. Toute honte bue, l’Assemblée nationale aux ordres, composée rien que de députés issus des rangs du Regroupement des Pilleurs du Togo (RPT), ex-parti unique aux affaires depuis 1967, procéda au Palais des Congrès à Lomé, à un coup d’Etat constitutionnel.

 

Sous le fallacieux prétexte que la limitation des mandats présidentiels, portait « atteinte à la liberté du peuple de choisir son président », cette chambre d’enregistrement, adopta la modification de l’article 59 de la Constitution togolaise, unanimement votée par le peuple le 27 septembre 1992.

Réunis le lundi 30 décembre 2002, au Palais des congrès de Lomé, les députés béni-oui-oui du RPT et de ses partis affidés, offrent en cette fin d’année, un cadeau empoisonné au peuple. Au total, 34 articles de la Loi fondamentale togolaise ont été modifiés au cours de la séance dirigée par Fambaré Ouattara Natchaba, personnage fielleux, ancien directeur de cabinet à la présidence de la République, devenu, qui après une longue traversée de désert, est devenu ministre des Affaires étrangères et aujourd’hui président d’une Assemblée nationale, téléguidée.

Le Togo, ce pays habité par un peuple travailleur qui n’aspire qu’à la liberté pour mieux vaquer à ses occupations, venait par la faute de ceux qui ont pour credo de s’éterniser au pouvoir, renforcer sa place dans le hit-parade des pays sources de difficultés. Date symbole dans le changement politique au Kenya, le 30 décembre 2002 a été choisi au Togo pour assurer une présidence à vie au dictateur Etienne Gnassingbé Eyadema qui ne veut pas s’effacer de l’univers politique togolais après une présidence de plusieurs décennies.

L’acte le plus intriguant, aura été la modification apportée à l’article 59 de la Constitution qui prévoit que le chef de l’Etat est élu « pour un mandat de cinq ans renouvelable une seule fois », ajoutant qu’ « en aucun cas, nul ne peut exercer plus de deux décennies ».

Sous la férule de Natchaba, ce sbire de première classe dans le sérail présidentiel, les députés, maîtres en l’art de lever le petit doigt rien que pour voter ou faire adopter des lois iniques, avaient aussi modifié le mode de scrutin présidentiel (article 60). A deux tours auparavant, il devient un « scrutin uninominal majoritaire à un tour ». L’âge minimal pour être candidat qui était de 45 ans (article 62) est ramené à 35. Les fins observateurs de la scène politique togolaise s’étaient rendus compte qu’à la rentrée solennelle de l’Assemblée nationale après les élections anticipées du 27 octobre 2002, Natchaba, son président, l’ « enragé » et fin spécialiste en intrigues, avait donné les couleurs sur le lessivage de la Constitution : « Les institutions politiques doivent s’adapter au temps et non rester des textes conflictuels (...) Au nom du peuple togolais, l’Assemblée nationale étudiera et adoptera une nouvelle loi électorale, afin que les futures consultations ne soient plus l’objet de marchandage et de chantage ». C’est en ces termes que l’ancien étudiant de l’Université de Poitiers que le vent de la démocratie a ramené dans le giron d’Eyadema s’était exprimé devant ses collègues.

Mentalement préparés, les députés aux ordres n’ont eu qu’à passer à l’action au cours de leur séance dans la nuit du 30 au 31 décembre 2002. L’Assemblée nationale devient bicamérale avec la création d’un Sénat. Les dispositions relevant de la composition de la Cour Constitutionnelle et du choix de son Président ont été elles aussi lessivées. Le nombre des membres de ladite Cour passe de sept à neuf, dont trois nommés par le Chef de l’Etat contre un seul dans l’ancien article 100. Autrefois « élu par ses pairs (article 101), c’est au Président de la République que revient la charge de nommer le Président de ladite Cour parmi les membres pour un mandat fixé à « 7 ans renouvelable » contre 3 ans renouvelable auparavant. Un « médiateur de la République chargé de régler les conflits non juridictionnels entre les citoyens et l’administration » a été institué par la Constitution lessivée qui précise que « c’est une autorité administrative indépendante nommée par décret pris en conseil des ministres pour un mandat de 6 ans non renouvelable ». Pari gagné pour Etienne Gnassingbé qui s’était révélé depuis 1963 au peuple togolais et qui ne veut pas se retirer de la scène politique.

Etienne Gnassingbé, un dictateur apôtre de la ruse et de la manipulation

C’était dans les années 1950 qu’il s’était engagé volontairement au sein de l’armée coloniale française avant d’être démobilisé en vertu des accords d’Evian du 19 mars 1962 ensemble avec des camarades tels que Robert Adéwui (le militaire « topographe », l’un des tout premiers occupants d’un quartier à Lomé-Tokoin auquel il a laissé son nom), Jérôme Balouki, Christophe Tchama. Ils faisaient partie des demi-soldes qui avec la bénédiction de Henri Mazoyer à l’époque Ambassadeur de France au Togo et de Georges Maîtrier, commandant à l’époque de la gendarmerie nationale togolaise (et chef de cabinet du Président de la République) avaient comploté le 13 janvier 1963 contre la jeune République Togolaise en assassinant froidement Sylvanus Epiphanio Olympio. Un complot conçu par Emmanuel Bodjollé mais dont la paternité par vantardise sera réclamée par Etienne Gnassingbé.

Le forfait une fois réalisé, tous les putschistes ont été réintégrés au sein de l’armée régulière. Reconnu avec le grade de Sergent-Chef, Etienne Gnassingbé gravira particulièrement et aussi vite tous les échelons, Capitaine en octobre 1963, Chef de bataillon puis Lieutenant-Colonel en 1966. Vorace comme un tas d’ordures, il monta plus haut au fil des années. Après avoir renversé le Président Nicolas Grunitzky le 13 janvier 1967, le « Guide éclairé », devient tour à tour Général de division, de brigade et d’armée. Depuis le 14 avril 1967, en pantin des forces néo-colonialistes, il gère et à sa manière les destinées du peuple togolais. C’est ainsi qu’il organisa le 12 octobre 1967 un sondage d’opinion sur sa « popularité », ceci pour asseoir son pouvoir. Une technique renouvelée le 12 janvier 1969 et le 24 septembre 1971. Cette ruse toujours utilisée lui permet jusqu’ici d’être toujours à la barre avec le soutien de sa soldatesque. Combien de fois Eyadema n’a t-il pas annoncé au peuple son intention de se retirer du pouvoir ? Ce fut à l’inauguration d’une telle farce que le slogan « Mi mou lédji amédékpéo, Eyadema mi lédji » (Nous ne voulons personne d’autre ; c’est Eyadema que nous voulons) a été composé par ses sbires stipendiés ( Théodore Laclé, Amados Djoko, Michel Kunalé Eklo, Byll Catarya et cie).

Fin manipulateur, Eyadema sera plébiscité Chef de l’Etat le 9 janvier 1972 par un score de 99,87%, une victoire à la Brejnev. Gagnés par un enthousiasme aveugle, des gens se sont introduits à maintes reprises dans les urnes pour voter « l’homme du 13 janvier ». C’est ainsi que le Togo sera dirigé sous un régime d’exception jusqu’à la mémorable date du 5 octobre 1990. Désavoué par le peuple trop longtemps mis sous pression, le dictateur togolais acceptera, malgré lui, de faire « instaurer » la démocratie. Le vieux Général se fera « élire » consécutivement à deux reprises en août 1993 et en juin 1998 avec la Constitution du 27 septembre 1992, au cous de scrutins contestés par l’opposition.
Un militaire infidèle à la parole donnée

Organiser des législatives anticipées et permettre à Eyadema de se retirer du pouvoir en 2003, telles étaient les conclusions majeures des dispositions issues de l’Accord Cadre de Lomé (ACL) conclu le 23 juillet 1999 entre l’opposition démocratique et la bande de Lomé 2 sous le parrainage de la communauté dite internationale. Devant son éternel protecteur et « ami » Jacques Chirac, de passage à Lomé, Eyadema avait promis de ne plus se représenter à l’élection présidentielle. « Je quitterai le pouvoir en 2003, quand mon mandat sera arrivé à son terme, je ne ferai pas un jour de plus. Je ne toucherai pas à la Constitution. Je ne suis pas un politicien, je suis militaire, fidèle à l’honneur et à la parole donnée », avait-il déclaré à ceux qui l’ont cru. Depuis, le militaire s’en est remis à la politique. Sa politique « privée ». Très vite, cet engagement pris en présence du locataire de l’Elysée, sera foulé aux pieds. L’article 59 auquel le dictateur Eyadema a juré ne pas toucher va être lessivé. La voie sera ainsi balisée pour l’un des plus anciens dirigeants encore en poste sur la planète de rempiler à volonté. C’est donc au terme de ce toilettage des lois de la République que le despote s’était présenté de nouveau le 1er juin 2003 à l’élection présidentielle. Suite à une « réélection » contestée par l’opposition, Eyadema, usé par le temps, cet homme à la santé chancelante (ce que bon nombre de ses sbires ont beau démentir, mais révélé par l’intéressé lui-même) n’arrive pas à tenir le coup.

Avec l’assistance de son conseiller juridique attitré, Charles Debbasch l’universitaire français , très connu pour ses démêlés avec la justice de son pays, Eyadema préparerait un nouveau « lifting » de la Constitution pour que son fils Faure Gnassingbé, actuel ministre de l’Equipement et des Mines, puisse lui succéder, en cas de vacance de pouvoir (décès, mission, empêchement définitif due à la maladie). Voilà ce qu’on pouvait lire dans les colonnes de La Lettre du Continent dans sa parution n°432 du 9 octobre 2003, titrée « Nouvelle Constitution pour la dynastie Gnassingbé ». Cela ne peut étonner si on se rappelle que le 30 décembre 2002, l’article 62 de la Constitution togolaise avait été modifié et que l’âge minimal de tout candidat désireux de briguer le mandat présidentiel est passé de 45 à 35 ans.

Le dictateur togolais est à l’image de ses pairs Zinedine Ben Ali de la Tunisie, Omar Bongo du Gabon, Lansana Conté de la Guinée-Conakry. Tous sont des champions dans le tripatouillage de la Loi fondamentale de leurs pays respectifs pour s’éterniser au pouvoir. Le cas du dictateur guinéen pour ce qui le concerne, sert actuellement de sujet de conversation. S’étant emparé du pouvoir en avril 1984 à la mort d’Ahmed Sékou Touré, ce général qui a promis une transition démocratique, s’agrippe obstinément au pouvoir. Rongé par la maladie, mais à la faveur d’une révision de la Constitution en novembre 2001, Lansana Conté a été le 21 décembre 2003, le candidat du Parti de l’Unité et du Progrès (PUP). Le dictateur n’a pas pu faire campagne. J’ai mal aux pieds, avait-il lancé à ses militants qu’il a invités à se débrouiller. L’homme qui a voté à bord d’un véhicule fait ironiquement croire que « s’il a mal aux pieds, ça va bien dans sa tête ! ». Il a donc remporté sans aucune surprise dès le 1er tour de ce scrutin , boycotté par toute l’opposition avec un score d’une consultation électorale de parti unique (95,6%) devant un candidat postiche, son unique « challenger » Mamadou Bhoye Barry. L’Afrique, pourtant un continent d’avenir n’a cessé d’en être victime depuis l’accession de ses Etats à la souveraineté internationale de ces pratiques moyenâgeuses et de ces scrutins ubuesques.

Avec l’effondrement du Mur de Berlin, toutes les nations de par le monde ont pris conscience qu’il est nécessaire de démocratiser leurs systèmes politiques en les adaptant aux exigences modernes. Bon nombre ont réussi par cette voie et pour les fins observateurs de la vie politique africaine au lieu que s’instaure un véritable système démocratique comme c’est le cas auprès de ses voisins, on assiste malheureusement au Togo, à un désordre total. Ce pays a grand besoin d’un dirigeant avisé, constructeur d’avenir pour une jeunesse qui n’en possède pas. Ils sont nombreux ces jeunes togolais formés qui disposent des qualités requises pour faire de leur pays, l’Or de l’humanité. Mais oubliés de leurs dirigeants, la plupart la trentaine voire la quarantaine révolue sont encore à la charge de leurs vieux parents qui eux-mêmes, éprouvent toutes les peines du monde à rentrer régulièrement en possession de leurs pensions de retraités. Pourquoi doit-on à tout prix vouloir le pouvoir surtout quand on a fait son temps et que l’on a plus rien à prouver ? Pourquoi procéder par des stratagèmes pour escamoter la Constitution dans le seul but de rempiler quand on sait pertinemment le pays qu’on prétend gouverner se retrouve depuis près de quinze ans dans une situation délétère ?
Usé après près de quatre décennies passées à la tête du pays, le « Baobab gnassional » est aujourd’hui malade, même si des esprits se croyant trop malins tendent à vouloir prouver le contraire. C’est l’occasion ou jamais pour Eyadema de se retirer pour mieux se consacrer à sa santé. N’ayant plus rien à démontrer à ses concitoyens.

Marc K. Satchivi

 

© Copyright Marc K. Satchivi

Articles suivants

Articles précédents

Dépêches

UFC Live !

  • Vous devez installer le module flash correspondant à votre navigateur pour voir ce contenu.

WEB Radios - TV

WEB Radios
Tous unis pour un Togo libre et démocratique
mercredi
29 mars 2017
Lomé °C (à 0h)