CHILI

11 septembre : la douleur de la mémoire

par L'Humanité (France) , le 11 septembre 2003, publié sur ufctogo.com

Il y a trente ans un putsch militaire largement inspiré par les États-Unis mettait fin de façon sanglante à l’expérience de socialisme démocratique du président Allende.

 

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Chili, 11 septembre 1973... Le cauchemar après les trois années où les Chiliens se sont pris à rêver de révolution pacifique. Il y a trente ans, une période historique prend fin brutalement. Images et bruits de rupture : le bombardement de la Moneda à Santiago, la mort d’Allende, la mise au silence des radios, l’invasion des rues par les soldats, les morts dans la nuit, les cadavres flottant à la dérive dans le Rio Mapocho, les fusillades ininterrompues, la panique des gens atterrés, la chute d’un mouvement de millions de personnes...

Le général Augusto Pinochet qui reste pour l’histoire un dictateur est l’auteur de ce 11 septembre 1973, le coup d’État, une date noire pour la gauche, de revanche, pour la droite, de vague inquiétude pour la démocratie chrétienne. Jamais Pinochet n’a eu de remords pour la tragédie chilienne fomentée par une junte militaire qu’il présidait : les violences armées, le terrorisme d’État, les milliers de morts (officiellement plus de 3 000), de disparus, d’exilés (entre 250 000 et 1 million). Il n’a eu que des regrets consentis un jour de banquet en 1995 à l’occasion de ses 80 ans au milieu de fidèles et de compagnons d’armes : " Je ressens, en ma qualité de militaire, la mort des ennemis. "

C’était ce jour-là le comble de l’indécence, entendre un vieux tyran philosopher sur le sort de ses victimes et expliquer qu’on ne pouvait pas faire de " guerre interne " pour éviter l’instauration du " communisme " sans casser des hommes. À l’époque, il disait : " un bon marxiste est un marxiste mort ". Il s’apprêtait alors avec quelques généraux - Gustavo Leigh (air), José Merino (marine) et Cesar Mendoza - et... la CIA à livrer bataille aux acteurs de l’Unité populaire (Parti socialiste, Parti communiste, Mir, Mapu, syndicats, paysans, femmes, jeunes, intellectuels, artistes et même des policiers et soldats). Car le 11 septembre en contrepoint renvoie aux mille jours bouillonnants qui ont précédé, ceux d’une expérience peu commune, où toutes les théories du processus révolutionnaire ont été représentées. Le Chili a été très loin dans la voie de la construction du socialisme démocratique, libertaire et pluraliste dont se prévalait Allende. Toutes les gauches du monde, spécialement européennes, sont tenues en éveil. Mais l’élite n’était pas disposée à partager ses privilèges. Les élections du 4 septembre 1970 avaient vu la victoire du socialiste Salvador Allende, avec 36,3 % des voix, devant une droite divisée. Allende et son gouvernement de l’Unité populaire (UP) ont immédiatement engagé d’importantes réformes : nationalisation des banques, des principales industries (cuivre, mines de fer et de salpêtre, ciment, métallurgie), redistribution du pouvoir d’achat en faveur des plus pauvres, réforme agraire, réforme de la Constitution. Dés 1971, les États-Unis qu’inquiète ce gouvernement progressiste et qui étaient intervenus activement pour tenter d’empêcher son élection, programment un plan destiné à provoquer le chaos économique. Le président Nixon veut faire " crier " l’économie chilienne, donnant l’ordre à Washington de mettre fin à toute assistance économique. L’agression, la chute brutale des cours mondiaux du cuivre, la stratégie de sape de la Démocratie-chrétienne, aggravent les tensions. Entre 1971 et 1973, grèves et manifestations agressives se succèdent à droite (particulièrement celle des transporteurs routiers), occupations de terres et d’usines se multiplient à gauche. L’armée dans un premier temps confirme son légalisme, que symbolisaient le général Pratts, commandant en chef, avant sa démission et son remplacement par Pinochet. Tenu pour " loyal " à Allende, Pinochet s’avérera être un traître. Après être parti à l’assaut de la Moneda, il apparaît subitement à la face du monde affublé en bourreau, sanglé de cuir, fine moustache, visage figé, épaisses lunettes noires sur le nez.

Allende renversé, meurt au cours des combats : il se tue à l’arrivée des putschistes. Exécutions sommaires, tortures systématiques des détenus, internement, les premières heures qui suivent le coup d’État sont effroyables. Les partis sont dissous, la liberté d’expression, le droit de réunion supprimés, l’économie totalement privatisée. Dix-sept ans durant, Pinochet avec l’appui de la police politique, la Dina (ensuite la Cni), s’impose à ses rivaux de la junte, puis les écarte les uns après les autres. Il se taille une Constitution sur mesure, s’auto-amnistie par avance. Au gouvernement, il se joue sournoisement de ses partisans et neutralise ses opposants. S’ils ne sont pas assassinés, emprisonnés ou séquestrés, les partisans de l’UP et les " subversifs " des pays voisins qui avaient trouvé refuge au Chili (Brésiliens, Paraguayens, Boliviens, Uruguayens) doivent s’enfuir. En octobre 1975 à Santiago, le plan Condor est mis en place lors d’une réunion entre le colonel Manuel Contreras et ses homologues paraguayen et argentin, prévoyant de renforcer la coordination des polices secrètes de ces trois pays ainsi que de l’Uruguay, du Brésil et de la Bolivie dans la lutte contre " le communisme international ". Priorité largement partagée par les États-Unis, comme l’attestent les documents déclassifiés du Département d’état américain et de la CIA. Ce plan officialise l’alliance des dictatures du Cône sud dans leur sanglante chasse aux subversifs, sans considération de territoire et de nationalité. Parmi les faits les plus connus dans lesquels la CIA est impliquée, figurent l’assassinat du général Pratts en 1974 à Buenos Aires et celui d’Orlando Letelier, l’ancien ministre des Affaires étrangères sous Allende, en 1976 à Washington. Jugé responsable de ces deux meurtres, Manuel Contreras a été emprisonné cinq ans au Chili avant d’être mis en résidence surveillée pour raisons médicales. L’opération Condor dans sa seconde phase prévoyait également d’intervenir en dehors de sa zone d’influence, en Europe notamment, où des centaines de milliers de Chiliens se sont réfugiés. La France forte de ses expériences indochinoise et algérienne, a longtemps joué un jeu trouble dans ses relations techniques et militaires avec les pays du Cône sud. Deux Chiliens sont assassinés à Paris en 1974 et 1976, à Rome Bernardo Leighton échappe de peu à un attentat en 1975. En France les enquêtes sur ces meurtres sont rapidement classées. Et c’est encore dans la capitale française que des officiers argentins préparent leurs opérations criminelles dans un bâtiment jouxtant l’ambassade, le " centro piloto ". Le gouvernement laisse faire...

Trente après le " golpe ", treize ans après la fin de la dictature, la transition démocratique n’en finit plus de durer, corsetée dans les mailles tissées par Augusto Pinochet. Les Chiliens, meurtris par la férocité des militaires, réclament toujours un devoir de mémoire et le châtiment exemplaire à l’égard des tortionnaires. Parce que jamais l’abcès n’a jamais été véritablement crevé. Il y a eu l’épisode londonien du dictateur retenu 503 jours dans une prison dorée sur requête du juge Garz¢n, mais Pinochet libéré pour raisons de santé, la sénilité, rentre ingambe chez lui où de levée d’immunité parlementaire en assignation à résidence notamment pour sa responsabilité dans les crimes commis par la " caravane de la mort " (75 opposants politiques tués), la Cour suprême de justice finit par invoquer en juillet 2002 l’état de " démence sénile " du vieux patriarche, clôturant définitivement la procédure ouverte contre lui. Quelques jours plus tard, concession qui sent la mort, il renonce à son poste de sénateur à vie. Une porte cependant a été ouverte. Plus de 300 militaires et policiers chiliens dont 22 généraux sont impliqués pour leurs crimes commis pendant les 17 années de dictature. Si d’autres instructions se poursuivent contre l’ex-dictateur, parmi elles la requête du Parti communiste chilien pour la disparition de 10 dirigeants communistes en 1976, les chances de voir s’ouvrir un procès sont minces. Néanmoins, sous l’impulsion de milliers de Chiliens qui ont eu le courage de ne pas se résigner, le travail de mémoire et de vérité ne fait que commencer.

Bernard Duraud

 

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