DEPECHE

Génocide : La France en eaux troubles au Rwanda

Le 4 avril 2004, publié sur ufctogo.com

PARIS (AP) - Dix ans après le génocide, la France reste montrée du doigt pour son rôle au Rwanda. Aveuglement ? Cynisme ? Réelle culpabilité ? D’innombrables questions demeurent sans réponses et toute la lumière n’a pas été faite sur les relations entre Paris et Kigali. Retour sur une trouble histoire.

1990. François Mitterrand est à l’Elysée. Au Rwanda comme ailleurs, Paris est en proie au « complexe de Fachoda », une histoire vieille comme celle du partage de l’Afrique entre les empires européens : en 1898, deux expéditions rivales, l’une française l’autre britannique, arrivèrent sur les bords du Nil soudanais, à Fachoda, et ce fut la France qui recula... Depuis, Paris voit tout au travers du prisme de la rivalité francophones-anglophones sur le continent noir.
Du coup, l’offensive des exilés tutsis du FPR (Front patriotique rwandais), « envahisseurs » venus d’Ouganda et parlant anglais, inquiète Paris qui craint un embrasement régional. Contre eux, il s’agit de protéger la zone d’influence francophone, ce « pré carré » outil de la grandeur française.

Paris vole donc à la rescousse du régime hutu du président Juvénal Habyarimana, via l’opération « Noroît ». Habyarimana est arrivé au pouvoir par un coup d’Etat en 1973 dans ce Rwanda où l’affrontement Hutus-Tutsis donne régulièrement lieu, depuis 1959 et la »révolution hutue », à d’atroces massacres. De 1990 à 1994, le régime s’enfoncera dans la dérive extrémiste et raciste. Des massacres avant-coureurs auront déjà lieu, mais l’aide de Paris à Kigali ne cessera de se renforcer.

A partir de « Noroît », « un véritable engrenage va se mettre en place », explique à l’Associated Press Pierre Brana, rapporteur de la mission d’information parlementaire sur le Rwanda en 1998, qui chercha à faire la lumière sur l’implication française.

En 1993, on atteint « un sommet » : si d’une main, Paris encourage le compromis politique, qui débouche sur la signature des accords d’Arusha prévoyant le partage du pouvoir entre Hutus et Tutsis, de l’autre les militaires français encadrent et commandent directement ces FAR (Forces armées rwandaises) entièrement hutues, en lutte contre le FPR. « C’est vraiment une coopération trop engagée », note M. Brana.

Après Arusha, les casques bleus de la MINUAR arrivent au Rwanda et »Noroît » remballe. Restent les « coopérants » de l’Assistance militaire technique (AMT), les forces spéciales, les services... La France de l’ombre.

Et les cris d’alarme se multiplient, sans aucun écho à Paris. ONG, universitaires, responsables français et belges ou encore le général canadien Roméo Dallaire, patron de la MINUAR, se font pressants : les extrémistes hutus renâclent aux accords d’Arusha, un génocide est en préparation, une terrible machine de mort se met en place orchestrée dans l’entourage d’Habyarimana, cet « akazu » (la »petite maison » en kinyarwanda), premier cercle du pouvoir extrémiste hutu rassemblé autour de la femme du président.

Le 6 avril, l’avion ramenant Habyarimana à Kigali est abattu, donnant le top-départ du génocide. Les massacres commencent. Immédiatement, avant d’évacuer les ressortissants étrangers via l’opération Amaryllis, Paris exfiltre Agathe Habyarimana, la veuve, qui vit aujourd’hui en France. Le Hutu Power prend les commandes à Kigali.
Un gouvernement génocidaire, dont les membres seront reçus à Paris dans les ministères : « Pendant le génocide, la France a eu des relations avec le gouvernement intérimaire rwandais, dont des membres étaient responsables du génocide », souligne Pierre Brana.

A l’heure du génocide, Paris vit à celle de la cohabitation. Le Premier ministre de Mitterrand est Edouard Balladur, son chef de la diplomatie Alain Juppé. Une double -et trouble- gestion des dossiers, qui permettra de mettre un certain nombre d’ »erreurs d’appréciation » sur le dos d’un « dysfonctionnement institutionnel » au sommet de l’Etat. C’est aussi l’époque où, rapporte le journaliste Patrick de Saint-Exupéry, Mitterrand tiendra ce sinistre propos : « Un génocide, dans ces pays-là, ce n’est pas trop important ».

En juin, le FPR se rapproche de Kigali. La France réclame le feu vert de l’ONU et lance l’opération « Turquoise », qu’elle mène seule. Aucun pays ne veut suivre.
Car les objectifs de « Turquoise » sont ambigus. Sur le papier, c’est une mission humanitaire destinée à sauver des vies. Alors que les génocidaires ont déjà quasiment terminé leur « travail » d’extermination... Ses soldats sont armés comme pour une guerre de reconquête. Et, note Pierre Brana, certains d’entre eux étaient »engagés précédemment dans des opérations de coopération militaire au profit des FAR ».
Via la création dans le sud-ouest du Rwanda d’une « zone humanitaire sûre », quelques milliers de Tutsis seront sauvés. Mais surtout, les chefs génocidaires pourront fuir vers le Zaïre avec leurs troupes, protégés par un flot de réfugiés hutus en guise de boucliers humains, avant de reconstituer la structure et les objectifs du Hutu Power dans les immenses camps mis sur pied au Zaïre.

Quatre ans plus tard, en 1998, la mission d’information parlementaire dirigée par Paul Quilès s’est penchée sur les responsabilités de la France, soulignant que l’aide de Paris est »allée jusqu’aux limites de l’engagement direct ».
Un indispensable travail de mise en lumière, mais bien loin d’avoir répondu à toutes les questions et satisfait les fouilleurs de vérité, comme la toute récente « commission d’enquête citoyenne » qui rapporte de nouveaux témoignages et réclame la réouverture du dossier.

Car si la sinistre affaire rwandaise marque la fin d’une époque pour la « Françafrique », dix ans après, le malaise français reste palpable.

Les protagonistes étrangers du drame de 1994 ont tous peu ou prou reconnu leurs responsabilités, voire demandé pardon, comme la Belgique, ancienne puissance coloniale qui, sous le choc de l’assassinat de ses dix casques bleus, abandonna à l’époque les »voués à la mort » à leur sort. De Paris, rien.

 »Je crois qu’un grand pays se grandit toujours quand il reconnaît bien franchement qu’il a commis des erreurs, des fautes », estime Pierre Brana. « Les Etats-Unis l’ont fait, l’ONU l’a fait. La France aurait pu le faire ». Pour les survivants, un assourdissant silence.

© AP - The Associated Press.

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